ELDORADO, Montélimar, France, 2013

Travail réalisé lors d‘une résidence d‘artiste à la Médiathèque de Montélimar - Festival Itinérance(s).

L‘archipel émerge au milieu du Rhône et son canal. C‘est un lieu de frontière qui surnage sur l‘eau. Une île au creux des terres. Juste avant de franchir le pont. Celui qui relie la Drôme à l‘Ardèche. Du bord de la route, on aperçoit la jardinerie. Les pépinières se trouvent dans l‘exact prolongement. On y accède par un autre chemin. Seuls les ouvriers ont le droit d‘emprunter le raccourci. Pour s‘y rendre, on effectue un détour en prenant la direction de la base nautique.

Mon père travaille dans les serres. Il revient avec sa veste chargée de cette odeur. Une résine verte. L‘odeur du cyprès. La veste se déchire aux aisselles, l‘usure des végétaux a ciselé la couture. Une mousse blanche sort du tissu marron. Ses doigts sentent la terre. Il charrie des plantes. La terre reste sous ses ongles même après qu‘il se soit lavé. Les mains s‘épaississent, elle se creusent de ridules puis de gros sillons. Les crevasses remplacent la peau molle. Le visage est brûlé par le soleil. Le haut du crâne devient noir. Ses bottes sont jetées dans le garage. C‘est un mélange de plastique, de moiteur, de nuit, d‘exhalaisons acides. Comme au plus profond de sa veste de pluie. Ce sont des effluves de sueur, de terre mélangée et d‘orages violents qui envahisssent les pièces. Les vêtements de travail - il les laisse traîner sur le dos des fauteuils, sous la terrasse, dans le couloir près de ma chambre. Ils sont chargés de cette présence du dehors. Un remugle de feu, de racines mauves, d‘heures égrenées à bouturer des pots par centaine. Ses mains pleines de terreau humide, il les essuie sur ses manches. Les jeans usés ont les mêmes traces le long des cuisses. Il porte ce froid et l’élan du mistral. Le vent qui le fait souffrir d’engelures. Celui des plaines de l’île. Rien ne perturbe cet ordre. Ce sont de longs hivers, des printemps qui ne viennent pas, des étés où la chaleur s‘engouffre.

Ma mère nous emmène souvent pique-niquer à la base nautique. Nous attendons mon père. Nous fixons l‘eau du lac. Quelques années plus tard, je marche là-bas. Je circule près de l‘île, je fais le tour du lac. Je sillonne l‘étendue. Je continue de regarder l‘île depuis la berge. Depuis les gros rochers couleur sable. Je ne sais toujours pas rejoindre l‘île. J‘ai peur de manquer de souffle à la nage. Je passe à côté de la pépinière. Je n‘ose y pénétrer. Le lieu m‘est devenu interdit. L‘intérieur du site contient un piège qui pourrait se refermer sur moi.

Je viens d‘une famille de jardiniers, paysagistes, pépiniéristes, horticulteurs, fleuristes. Depuis cinq générations, les hommes de ce clan organisent l‘espace, cherchent à le maintenir, à le discipliner. Ils taillent les arbres, charrient les déchets, les brûlent, surveillent les feux, transportent les racines à l‘arrière des remorques, ratissent les feuilles de cours pleines de graviers, plantent des haies, livrent des fleurs, habillent les enterrements, les baptêmes, les anniversaires, les mariages, participent à tous les rituels qui donnent forme à une vie. L‘odeur de l‘eau des fleurs est une chose qui saisit la famille. Un parfum qui sidère. C‘est un écho de fleurs fanées, de mousses vertes, de tiges coupées au sécateur, de sève entière qui se répand.(...)

Marine Lanier, La Pépinière, Crest, décembre 2014